Un regard entre trois mondes
J'ai vécu en Chine, ma famille est à moitié chinoise, et j'ai longtemps travaillé dans l'import-export, avec des sociétés à Hong Kong puis aux États-Unis. Aujourd'hui, je m'intéresse à la blockchain et à la décentralisation, et je me rendrai aux États-Unis le mois prochain pour la conférence Bitcoin, avec l'espoir de rencontrer Michael Saylor.
Cette double culture me permet de lire les médias des deux côtés, de comprendre les non-dits et de voir comment les gens ordinaires perçoivent cette escalade. Mon but n'est pas de choisir un camp, mais de décrire ce que je vois depuis la Chine, les États-Unis et l'Europe.
Une escalade éclair en avril 2025
En quelques jours, les droits de douane entre les deux plus grandes économies mondiales ont explosé. Tout a commencé à 10 %, puis 34 % se sont ajoutés à ce qui existait déjà, ensuite 84 %, puis 125 %, et peut-être 145 % au moment où je dormais. Même pour quelqu'un qui a connu le commerce international, ces chiffres donnent le vertige.
Les faits de départ sont simples. Les États-Unis importent beaucoup plus de Chine que la Chine n'importe des États-Unis. La Chine est l'usine du monde, les États-Unis sont la première puissance d'innovation et de consommation. Cet équilibre a longtemps été stable, mais la guerre des droits de douane cache autre chose que le simple déficit commercial.
Des deux côtés, personne ne veut reculer. La Chine pousse ses industries et ses technologies vers le haut, tandis que les États-Unis cherchent à reconstruire leur base industrielle. Comme dans toute guerre commerciale, les dégâts collatéraux finissent par toucher les gens ordinaires.
En Chine : unité nationale, mais une économie sous pression
Les médias officiels chinois ne cachent rien. Sur Bilibili, Weibo et Douyin, j'ai vu des vidéos et des messages qui martèlent un discours de résistance. Les autorités présentent les États-Unis comme une menace commune et appellent à se serrer les coudes. Une vidéo montre un présentateur au ton grave qui parle d'agression, et les commentaires suivent : les Chinois ne sont pas provocateurs mais n'ont pas peur, et ils répondront coup pour coup.
Un créateur sur Bilibili incarne bien ce patriotisme optimiste. Il est très agressif envers Trump et reflète la voix de nombreux Chinois patriotes. Mais un autre homme, rencontré sur Douyin, travaille dans la logistique internationale et panique. Il explique que ses clients annulent leurs commandes, que l'incertitude rend le travail impossible et que les droits de douane menacent aussi les flux vers le Canada, qui transitent parfois par les États-Unis.
En tant qu'ancien importateur, je comprends sa douleur. Les vendeurs Amazon commencent déjà à évoquer des hausses de prix. Pourtant, beaucoup de Chinois soutiennent quand même les contre-tarifs de Pékin. Certains commentaires rappellent les épreuves de la famine vécue par leurs grands-parents et disent que les Chinois sont capables d'endurer. D'autres affirment qu'ils se battront jusqu'au bout.
Cette mentalité collective me frappe. Après presque dix ans en Chine, j'ai rarement vu un groupe aussi uni. Ce collectivisme peut aller jusqu'à sacrifier son bonheur personnel pour la force du pays. Je trouve cela intimidant, surtout venant d'une culture française ou américaine plus individualiste. Pourtant, je pense que la Chine encaissera un choc plus violent que les États-Unis : des droits de douane de 125 ou 145 % signifient la mort de nombreux exportateurs, des fermetures d'usines, des chaînes d'approvisionnement cassées et du chômage. Le yuan est déjà au plus bas depuis 18 ans, ce qui peut provoquer une fuite des capitaux. Malgré cela, la résilience et la fierté nationale chinoises pourraient les pousser à tenir.
Aux États-Unis : un camp très divisé et des prix qui inquiètent
Aux États-Unis, l'ambiance n'a rien à voir avec la Chine. Là-bas, les opinions sont très polarisées. La stratégie America First de Trump, avec son mur à la frontière mexicaine ou sa sortie de l'accord de Paris, plaît à sa base. Mais les droits de douane divisent, même parmi ses électeurs.
Les chiffres le montrent. En janvier, 42 % des Américains pensaient que les politiques de Trump amélioreraient leur portefeuille. Après les annonces sur les droits de douane, le même 42 % dit maintenant que ces politiques vont nuire à leurs finances. Même parmi les républicains, moins de la moitié garde espoir. Les Américains veulent que Trump se concentre sur les prix, pas sur les droits de douane. D'ailleurs, 68 % croient que ces coûts seront répercutés sur les prix à la consommation, 24 % pensent à tort que les droits de douane sont payés par les entreprises étrangères, et seulement 5 % estiment qu'ils feront baisser les coûts.
Sur les réseaux sociaux, j'ai vu des supporters se réjouir et dire que la Chine va en subir les conséquences, tandis que d'autres accusent Trump de manipulation des marchés et de délit d'initié. Le cas de Dave Portnoy, soutien de Trump, est frappant : il a perdu 7 millions de dollars en un jour et 20 millions en trois jours, mais il continue de soutenir la politique commerciale. D'autres moquent l'idée de réindustrialiser les États-Unis avec des emplois en usine, car les entreprises préfèrent les robots et l'IA et n'embauchent personne.
Mon analyse est simple : Trump promettait que les droits de douane protégeraient les Américains, augmenteraient les salaires et créeraient des emplois. Si les prix montent et que les salaires stagnent, ce sont les ménages modestes qui trinqueront, ceux qui ont le plus besoin de produits abordables. Je ne suis pas sûr que la vie s'améliore, et je redoute même une crise économique majeure. Le manque de cohésion aux États-Unis pourrait rendre les choses encore plus difficiles qu'en Chine.
L'Europe : flottement et passivité face à la crise
L'Europe mérite aussi qu'on en parle, même brièvement. Les secteurs clés comme l'aéronautique, le vin et le luxe seront touchés. Mais la réponse européenne est floue. Ursula von der Leyen a d'abord déclaré que l'Europe se défendrait et resterait debout, puis quelques jours plus tard, elle a changé de ton en se disant prête à négocier et à retirer les droits de douane, avec une approche « zéro pour zéro ».
Cette volte-face illustre le problème. L'Allemagne envisage de rapatrier son or stocké en partie aux États-Unis, ce qui pourrait être un levier de négociation, mais la présidente de la Commission semble déjà céder. Beaucoup d'Européens aimeraient saisir cette occasion pour réduire la dépendance envers les États-Unis et affirmer une Europe forte entre les deux superpuissances. Le projet européen reste beau sur le papier, mais la bureaucratie, surtout en France, nous empêche d'avancer. Il nous faudrait une vraie efficacité gouvernementale, comme ce que Musk essaie de faire aux États-Unis.
Pour mes amis qui dirigent des usines en France, l'incertitude actuelle fait peur. Cette instabilité effraie les investisseurs et les entreprises, et personne ne sait quelle direction prendre. Je crains que l'Europe finisse par céder, soit du côté américain, soit du côté chinois, sans en sortir renforcée.
La décentralisation comme issue possible
Face à ce chaos, mes sentiments sont partagés. Pendant des décennies, nous avons poussé pour la mondialisation, en supprimant les barrières pour que les biens, l'argent et les personnes circulent librement. Aujourd'hui, quelques personnes puissantes signent des papiers et bouleversent des millions de vies. Quand les nations s'affrontent, l'économie devient une arme, et ce sont les gens ordinaires qui paient.
C'est exactement pourquoi je crois de plus en plus à la décentralisation. La blockchain et le bitcoin que je défends ne reposent pas sur les promesses d'une banque centrale ou sur la politique. Ils fonctionnent sur des mathématiques et du code transparent. Quand les monnaies traditionnelles vacillent, les systèmes décentralisés deviennent attrayants.
Des outils comme la finance décentralisée, les pools de liquidité transfrontaliers et les échanges décentralisés permettent d'échanger de la valeur directement, selon ses propres règles, sans intermédiaire ni paperasse gouvernementale. Le secteur reste jeune et les régulateurs cherchent encore leurs marques, mais cela montre la direction : un monde où la valeur circule plus librement, avec moins d'obstacles politiques.
Cette guerre des droits de douane expose la fragilité de nos systèmes centralisés. Elle pourrait servir de signal d'alarme et nous pousser à repenser le statu quo, pour construire un monde plus décentralisé, plus libre et plus juste. Ce ne sera pas facile, mais cela vaut la peine d'essayer.
Ce que je retiens de cette escalade
Je ne sais pas combien de temps durera cette guerre des droits de douane. Ce que je vois, c'est que la Chine encaisse avec une unité impressionnante, que les États-Unis se déchirent et que l'Europe reste passive. Les gens ordinaires, des deux côtés du Pacifique comme en Europe, subiront les conséquences : prix plus élevés, usines fermées, chômage et incertitude.
Cette escalade m'a conforté dans une conviction : la décentralisation représente à mes yeux une réponse concrète à la fragilité des systèmes centralisés. Si la valeur peut circuler sans dépendre des gouvernements, nous serons peut-être moins exposés aux décisions arbitraires de quelques dirigeants.
Je continuerai à suivre cette situation de près, depuis ma position de gendre chinois, d'ancien importateur et de passionné de blockchain. N'hésitez pas à partager votre point de vue : êtes-vous plutôt du côté de Trump sur ces droits de douane, ou comprenez-vous la riposte chinoise ? Et que pensez-vous de cette cohésion collective que l'on observe en Chine ?