Une conférence à la croisée des mondes

Cette édition de la Bitcoin Conference restera pour moi la meilleure à laquelle j'ai participé cette année. On y croisait des passionnés de décentralisation venus du monde entier, des institutions de premier plan, des traders aguerris et une multitude d'activités parallèles. L'énergie était particulière : chacun semblait conscient que le bitcoin est sorti de sa niche pour devenir un sujet politique et économique majeur. Je pense déjà à l'édition de l'année prochaine, tant l'expérience a été riche.

John Perkins : un Bitcoin pris dans la polarisation américaine

Mon entretien avec John Perkins a commencé juste après son discours, très applaudi. Trois points m'ont particulièrement marqué, à commencer par la politique. Il a rappelé que le changement climatique a longtemps été politisé par les démocrates, et qu'aujourd'hui le bitcoin subit le même sort. Même si des textes bipartisans commencent à être votés, la perception reste dangereuse : beaucoup de démocrates et de progressistes considèrent le bitcoin comme un enjeu républicain. Il y a une part de vérité, puisque l'administration Biden a freiné le secteur alors que Donald Trump l'a soutenu, mais la crainte grandit de voir Trump et ses fils gagner beaucoup d'argent grâce à ces actifs.

À la conférence, J.D. Vance et les deux fils Trump se sont exprimés, mais aucun sénateur démocrate n'était invité. John Perkins estime pourtant que cette conférence devrait convier l'un des seize sénateurs démocrates ayant voté en faveur de la loi GENIUS. Le même effort devrait exister dans les conférences environnementales à dominante démocrate. Pour lui, si les États-Unis veulent rester leaders dans le bitcoin, la crypto et l'intelligence artificielle, ils doivent montrer un pays capable de travailler ensemble plutôt qu'un pays divisé. La Constitution, dit-il, nous invite au compromis, et c'est exactement ce qu'il faudrait pratiquer.

Quand je lui ai demandé si un changement de majorité dans trois ou quatre ans pouvait tout défaire, il s'est montré lucide. J.D. Vance a dit espérer que les républicains restent longtemps au pouvoir, mais la politique est imprévisible. Il faut donc écrire des règles suffisamment solides pour que les démocrates n'aient pas envie de les renverser, et inversement. C'est un appel au compromis plutôt qu'à la domination d'un camp.

Les puissants achètent, et cela pèse sur le marché

Nous avons ensuite évoqué un sujet qui revient souvent : la famille Trump accumule des bitcoins, de l'ETH et d'autres altcoins. Michael Saylor continue d'en acheter massivement, et le gouvernement américain affiche l'objectif de détenir à terme 5 % de l'offre totale. Ce chiffre peut paraître abstrait, mais 5 % d'un actif décentralisé donne une influence considérable. Si un État ou une famille décidait de vendre, l'impact sur les prix toucherait des millions de personnes. Le bitcoin reste un système en preuve de travail et décentralisé, mais la concentration des avoirs pose une vraie question sur l'équilibre des pouvoirs.

Face aux oligarchies : changer les lois et s'impliquer

Quand je lui ai demandé ce que l'on pouvait faire contre les oligarchies, John Perkins a reconnu que la question est difficile. L'histoire humaine est jalonnée de gouvernements et d'individus qui accumulent le pouvoir financier, parfois militaire, pour bâtir des empires. Certains esprits deviennent des accumulateurs, y compris sur le plan financier, et cette concentration les rend puissants.

Une des pistes qu'il propose est de modifier certaines lois américaines, à commencer par Citizens United. Cette décision autorise les grands donateurs et les entreprises à financer massivement les campagnes politiques, ce qui ouvre la porte à une corruption légale, reconnue comme telle dans la plupart des pays développés. Il faut aussi que chacun s'implique dans les processus, qu'il s'agisse du climat ou de la possession de bitcoin. C'est une manière de démocratiser les choses. Enfin, il insiste : ce sont les citoyens qui doivent exiger de leurs représentants des lois empêchant toute dérive monarchique ou dictatoriale. Il a évoqué son expérience dans plusieurs pays, parfois marquée par des coups d'État, et le récent exemple du Guatemala, où un président élu a tenté de se maintenir au pouvoir. La vigilance doit rester totale, quel que soit le camp au pouvoir.

Contre la spéculation, remettre l'éducation au centre

J'ai ensuite posé à John Perkins la question que tout le monde se pose ici : quand le bitcoin atteindra-t-il un million de dollars ? Certains parlent de deux ans, d'autres de cinq. Sa réponse m'a plu par son honnêteté : il n'en sait rien. Il se décrit comme un néophyte, préfère parler de ce qu'il comprend et refuse de spéculer pour spéculer. Pour lui, le bitcoin reste une technologie complexe, dont la nature exacte, monnaie ou marchandise, n'est pas encore claire. Ce qui compte, c'est que c'est un outil disponible, et que nous devons réfléchir à la manière de l'utiliser pour construire un monde que nos enfants et petits-enfants auront envie d'habiter.

Nous sommes tombés d'accord sur un point : il faut passer moins de temps à spéculer et davantage à éduquer, en particulier les plus jeunes. La spéculation remplit les ondes et les pages des journaux, mais elle n'apporte pas grand-chose. Construire vaut mieux que parier.

Trois finales marquantes : Mallers, Saylor et Ulbricht

Les trois derniers discours se sont enchaînés. Jack Mallers, de Strike, a présenté son projet avec un talent commercial indéniable. Le produit, axé notamment sur le prêt en bitcoin et la DeFi appliquée à Bitcoin, mérite qu'on s'y intéresse de près. Ensuite, Michael Saylor a déroulé ses « 21 façons de créer de la richesse », destinées selon lui aux huit milliards d'êtres humains. Il a donné des clés, des stratégies, des étapes. La vraie question reste de savoir combien de personnes passeront à l'action.

Le discours de clôture de Ross Ulbricht a été le plus intense émotionnellement. Il a parlé de liberté, de décentralisation et d'unité, rappelant que le bitcoin a été conçu pour être ouvert à tous et pour niveler le terrain. Il a raconté qu'il y a quelques mois encore il ignorait s'il sortirait un jour de prison, et que sa libération est due à la mobilisation de la communauté. J'ai été touché, car son discours rejoint exactement ce que je défends : la décentralisation est une nécessité absolue, et non une simple lubie. Certains me disent parfois d'arrêter d'en parler, mais Ross a rappelé que c'est bien de cela dont nous avons besoin. Les années de prison ne l'ont pas aigri, elles lui ont donné une clarté sur l'essentiel. Son message sur la résistance à la censure et sur l'intention originelle du bitcoin devrait nous pousser à relire le livre blanc.

Mon bilan : construire, éduquer, rester libre

La conférence s'est terminée sur une note de fête, après trois journées très intenses. J'ai peu dormi, mais je suis heureux d'être venu. J'ai retrouvé de vieux amis, rencontré des personnes comme John Perkins, avec qui je me sens sur la même fréquence. Je vais laisser décanter tout ce contenu, comme un bon vin, et partager dans les prochains jours ou semaines les enseignements les plus importants.

Ce que je retiens avant tout, c'est que le bitcoin ne doit pas devenir un simple actif spéculatif réservé aux puissants. L'éducation, l'implication citoyenne et la défense de la décentralisation sont les trois leviers qui nous permettront de garder ce cap. Construire plutôt que spéculer, s'éduquer plutôt que subir, et rester libres : voilà l'esprit de cette édition.