Un hangar, du monde et des bitcoiners

Nous sommes à Prague, plus précisément au centre d'exposition PVA. Dehors, il pleut et il fait gris, et la récupération des billets se fait dans la file. Une fois à l'intérieur, l'ambiance change : il y a du monde, du bruit, et cette énergie propre aux conférences Bitcoin. Je suis invité depuis trois jours, et je retrouve des têtes connues comme Adam Back, Michael Saylor et Stephan Livera. Adam Back et Michael Saylor, je ne les aime pas particulièrement, mais je les respecte énormément. Stephan Livera, en revanche, j'adore sa pédagogie et sa vision, et je vous le recommande si vous comprenez l'anglais.

Les stands : entre conformité et reprise de contrôle

Le tour des stands commence par les mineurs et les séances de signature. Le stand Bitcoin ATM m'a un peu déçu : il affiche la conformité MiCA, donc il faut passer un KYC. Avant, les Bitcoin ATM permettaient d'acheter du Bitcoin sans KYC, comme on peut encore le faire en OTC à Hong Kong ou dans certains ATM à Barcelone, même avec des spreads élevés. Maintenant, envoyer son passeport ou sa carte d'identité devient la norme, et on perd une partie de l'intérêt initial.

À côté, Trezor affiche son logo « Take Control », que j'aime beaucoup, et K Wallet propose un portefeuille Lightning open source. Le gaming décentralisé et les jeux de société Bitcoin sont aussi présents, ainsi qu'une bière payable en Lightning et un stand BTC Map qui référence des commerçants acceptant Bitcoin à Prague. L'art n'est pas oublié : on voit des œuvres symboliques, dont un masque inspiré de V pour Vendetta avec une grenade Bitcoin. Il y a aussi un jeu de force où l'on peut gagner 600 euros, de quoi rentabiliser son billet.

Enfin, le stand The Bitcoin Way parle second passeport, autonomie et souveraineté individuelle. C'est la théorie des cinq drapeaux que je suis depuis une vingtaine d'années, et c'est d'ailleurs par James Hickman, alias The Sovereign Man, que j'ai connu Peter Schiff. Le monde est petit.

Adam Back et Satoshi : le mystère entretenu

Adam Back nous la met un peu à l'envers. Avant la sortie du documentaire, il faisait tout pour alimenter le doute : il passait deux heures avec un journaliste dans sa chambre d'hôtel, donnait des indices, laissait planer l'idée qu'il était Satoshi. Une fois le buzz installé, il est ressorti pour dire que non, il n'est pas Satoshi, et qu'il n'aurait jamais eu une vie publique aussi exposée. Pour moi, c'était volontaire : cela a offert une publicité gratuite à Blockstream, sa société.

Quand on regarde les données, une étude stylométrique affichait 99,5 % de confiance que le white paper a été écrit par Adam Back. Mais écrire le white paper ne fait pas de vous Satoshi. Satoshi pouvait être un groupe de quatre ou cinq personnes, ou un développeur qui a délégué la rédaction à quelqu'un de plus doué. Dans les projets crypto, la personne qui code, celle qui a l'idée et celle qui écrit le white paper sont rarement la même. Selon moi, le code derrière Bitcoin, c'est Hal Finney. Il a souffert de la maladie de Charcot, a perdu rapidement la parole et la mémoire, puis il a été cryogénisé. Le vrai Satoshi est probablement mort avec lui, et c'est peut-être mieux ainsi. Adam Back, lui, n'est pas Satoshi, et les journalistes ont simplement été utilisés pour braquer les projecteurs sur Blockstream.

Michael Saylor : le CEO avant le prophète

Michael Saylor répétait qu'il ne vendrait jamais ses bitcoins. Il a vendu 32 BTC pour environ 2,5 millions de dollars, à un prix d'environ 77 135 dollars l'unité. Ensuite, il a racheté plus bas, autour de 65 332 dollars, pour un montant que je situe de mémoire à 110 millions de dollars. Il faut remettre les choses en perspective : Saylor détient environ 20 000 bitcoins à titre personnel, et sa société en possède environ 845 000. Son travail n'est pas de faire gagner de l'argent à la communauté, mais de servir ses actionnaires.

Il a expliqué qu'il fallait « vacciner le marché » : montrer qu'une vente de Bitcoin ne provoque pas l'effondrement du cours. Il a choisi son moment, fin mai début juin, avec l'instabilité géopolitique, des introductions en bourse comme SpaceX et une liquidité tendue. Vendre haut puis racheter plus bas lui permet de dégager un rendement pour ses actionnaires, peut-être 10 % par an, pendant que la société vise 20 à 32 % par an. C'est une opération comptable, très intelligente, mais ce n'est pas une vision satochiste. Le problème, c'est que la communauté est devenue dépendante de lui, et qu'il est devenu une figure prophétique. Il remplit les salles, mais il travaille pour ses actionnaires, pas pour la décentralisation.

Les vrais héros ne sont pas toujours en tête d'affiche

À la conférence, j'ai revu des projets comme My First Bitcoin, qui travaille à l'adoption au Kenya, ou Bitcoin Beach au Salvador. Ces gens-là construisent une économie circulaire réelle, avec du Bitcoin utilisé au quotidien. K Wallet et The Bitcoin Way méritent aussi plus de visibilité, car ils défendent la self-custody et l'open source. Malheureusement, ce sont souvent les personnes qui remplissent le main stage qui attirent les foules, pas celles qui changent concrètement les choses.

Beaucoup de bitcoiners ont la flemme de faire de l'autodétention. Pourquoi s'embêter quand on peut acheter du Bitcoin papier via des ETF ou des actions avec effet de levier ? Les gens veulent devenir riches rapidement, sans changer leurs habitudes. C'est un problème de psychologie humaine, et les institutions l'ont bien compris. Elles utilisent le marketing pour reprendre le contrôle, et on s'éloigne de la vision de Satoshi. Depuis Bitcoin Las Vegas 2025, je commence à saturer de voir autant de politiques et de sociétés dans ces événements, et je me demande parfois si cela vaut encore la peine d'y aller.

Un café payé en Bitcoin et des billets à 10 000 dollars

Pour terminer, je suis allé au centre-ville de Prague, dans un Bitcoin bar ouvert depuis quelques mois. Le cadre est très beau, avec un parc juste derrière, et j'ai payé mon café en Lightning. Cela dit, les commerces qui acceptent Bitcoin à Prague restent peu nombreux, contrairement à ce que laissait penser le stand BTC Map. Dans les conférences, tout est prévu pour payer en Bitcoin, mais dans la vraie vie, c'est encore un luxe.

Les conférences sont devenues un business. Paris Blockchain Week affichait des billets à 1 600 euros. À Las Vegas, j'avais payé un billet VIP « whale » 10 000 dollars, et j'en avais pris un pour un ami, soit 20 000 dollars au total. C'est cher, très cher. En Nouvelle-Zélande, où j'ai ma ferme, les événements Bitcoin sont encore gratuits et organisés dans des bars. Dès que l'intérêt grandit, le commercial s'installe. C'est le même problème que je vois partout : une révolution qui devait partir du bas se transforme en business pour des sociétés marketing, des institutions et des politiques.

Chacun utilise Bitcoin comme il veut

Au départ, j'utilisais Bitcoin comme un moyen de paiement pour mes virements internationaux dans l'import-export. Aujourd'hui, je vois la même liberté profiter aux institutions, aux grosses sociétés et aux politiques. C'est le jeu : Bitcoin est un outil neutre, et chacun peut l'utiliser comme il l'entend. Adam Back a utilisé le mystère Satoshi pour sa publicité, Michael Saylor utilise sa trésorerie pour ses actionnaires, et les vrais bâtisseurs continuent de travailler dans l'ombre. On ne peut rien y faire, sinon rester lucide et soutenir ce qui compte vraiment.