Des prédictions euphoriques qui méritent un regard froid
Quand vous entendez Samson Mow, Plan B ou d’autres figures du milieu annoncer un Bitcoin à 500 000 dollars, voire 1 million, il y a de quoi être excité. Dans les conférences, à Las Vegas ou ailleurs, des milliers de personnes scandent ces objectifs. J’ai envie d’y croire moi aussi, mais je refuse d’être aveugle. Je suis bullish sur Bitcoin, mais je ne laisse pas l’euphorie décider à ma place.
Une prédiction de prix qui ignore le contexte global, c’est du délire. Si vous prenez des décisions sur la base d’un rêve, vous risquez de faire n’importe quoi au sommet du marché. Et il y a de l’argent en jeu. Mon rôle est de regarder les chiffres, pas de répéter des slogans marketing.
Première contrainte : le contexte macro est restrictif
Regardons d’abord les taux directeurs aux États-Unis. La Fed affiche aujourd’hui un taux de 4,33 %. Ce niveau correspond à une politique monétaire restrictive : emprunter coûte cher, donc le cash ne coule pas à flot vers les actifs risqués comme le Bitcoin. Historiquement, les grandes explosions de Bitcoin se produisent quand les taux sont proches de zéro et que la planche à billets tourne à plein régime. Nous sommes dans une phase de refroidissement monétaire, pas dans une phase d’inondation de liquidités.
Pour mesurer l’ampleur du défi, comparons avec l’or. Le market cap de l’or est d’environ 23 200 milliards de dollars. Celui de Bitcoin est de 2 300 milliards de dollars. Pour que Bitcoin atteigne 500 000 dollars, il faudrait que sa capitalisation dépasse 10 000 milliards de dollars, soit presque la moitié de l’or mondial. Aspirer une telle quantité de liquidité mondiale, avec des vannes à moitié fermées, relève de l’exploit. Cette barrière macro est majeure et elle n’est pas près de disparaître.
- Taux directeur Fed : 4,33 %, politique monétaire restrictive
- Market cap de l’or : environ 23 200 milliards de dollars
- Market cap de Bitcoin : 2 300 milliards de dollars
- Capitalisation nécessaire pour 500 000 dollars : plus de 10 000 milliards
Deuxième contrainte : les flux ETF sont loin d’être massifs
Les plus optimistes comptent sur les ETF pour aspirer des milliards et faire exploser le prix. En regardant les données de Farside Investors, le tableau est beaucoup plus mou. En juillet et en août, les flux dans les ETF sont irréguliers : des entrées un jour, des sorties le lendemain. On ne voit pas de flux massif, stable ou exponentiel.
GBTC, l’ancien trust de Grayscale converti en ETF, souffre particulièrement. En une seule journée, il a perdu 66,8 millions de dollars. Pourquoi ? Parce que ses frais de gestion sont de 1,5 %, contre 0,5 % pour IBIT ou FBTC. Les investisseurs préfèrent vendre et se tourner vers des véhicules moins coûteux. Beaucoup d’entre eux sont entrés tôt et prennent leurs profits. En clair, on observe des rotations et des prises de bénéfices, pas une poussée haussière continue.
En regardant les données de The Block, on ne parle plus en dollars mais en Bitcoin. Et là, les sorties sont visibles. Il y a non seulement moins d’entrées, mais aussi moins de bitcoins placés en custody dans les ETF. La pression vendeuse est supérieure à la demande réelle. Ce constat est confirmé par le exchange whale ratio de CryptoQuant, autour de 0,4 à 0,5. Cela signifie que les gros porteurs déplacent leurs bitcoins vers les exchanges, souvent pour préparer des ventes. Les institutions ne se jettent pas sur les ETF comme certains le prétendent.
- Flux ETF juillet/août : irréguliers, alternance entrées/sorties
- GBTC : perte de 66,8 millions de dollars en un jour, frais à 1,5 %
- Exchange whale ratio : 0,4 à 0,5, signe de préparation à la vente
Troisième contrainte : un marché structurellement tendu
Le marché n’est pas non plus d’une solidité à toute épreuve. Le graphique NUPL de Bitcoin Magazine Pro montre que nous approchons de la zone d’euphorie et de cupidité, tout en restant dans la zone de croyance et de déni. Historiquement, quand le marché atteint cette zone, les premiers à vendre sont les professionnels et les anciens, autrement dit les whales.
Du côté des produits dérivés, les signaux sont contradictoires. L’open interest sur les contrats à terme atteint 82 milliards de dollars, ce qui est énorme. Mais le funding rate des contrats perpétuels est ultra bas. Résultat : beaucoup de positions ouvertes, mais aucun appétit pour pousser le prix plus haut. Les bulls sont prudents, ils attendent que ça cale. C’est un marché sous tension, pas un marché euphorique.
Autre signal inquiétant : Bitcoin a récemment atteint un nouvel ATH en 2024, mais le nombre d’adresses actives sur le réseau stagne. Le prix monte sans croissance de l’activité réseau, sans nouvelle adoption massive, sans afflux de retail. Ce type de divergence a historiquement annoncé une fragilité du mouvement. L’euphorie visible dans les profits non réalisés, les funding rates bas, l’open interest élevé et la stagnation des adresses actives : tout cela ne me rassure pas.
- NUPL : approche de la zone euphorie/cupidité
- Open interest : 82 milliards de dollars, funding rates bas
- Adresses actives : stagnantes malgré un nouvel ATH
Des niveaux de prix plus réalistes pour ce cycle
Au vu de ces trois contraintes, viser 500 000 dollars, et encore plus 1 million, dans ce cycle relève quasiment de la mission impossible. Mon scénario réaliste est un Bitcoin qui va challenger les 200 000 dollars, peut-être les 300 000 dollars si le marché s’emballe. Si le retail entre en mode euphorie totale, mon top absolu se situerait autour de 423 000 dollars. Mais à ces niveaux, ceux qui achèteront tard deviendront la liquidité de sortie des autres. Ce sera le dernier étage de la fusée, et il ne tiendra probablement pas longtemps.
Le seuil des 500 000 dollars est un prix psychologique. Avec un marché aussi tendu, la pression vendeuse sera énorme. À moins d’un changement macro majeur, les planètes ne sont pas alignées pour que ce niveau tienne proprement. Je ne doute pas de la valeur à long terme de Bitcoin : sa technologie, son réseau, sa place dans la finance mondiale, c’est du solide. Un Bitcoin à 1 million, un jour, pourquoi pas. Mais pas demain, et pas dans ce cycle.
Conclusion : respecter la data avant tout
L’environnement macro ne valide pas l’hypothèse des 500 000 dollars ou du million dans ce cycle. Les flux de capitaux ne sont pas au rendez-vous. Le marché est tendu, déséquilibré, plein de signaux contradictoires. Vouloir ignorer ces données, c’est prendre le chemin le plus court vers une grosse claque.
Notre travail d’investisseur consiste à décider sur des bases solides, avec des chiffres publics et transparents, pas à rêver ni à retweeter des prédictions marketing. La blockchain de Bitcoin est publique, les données sont accessibles. Regardons-les, respectons-les. C’est comme cela qu’on évite de transformer un scénario improbable en certitude parce qu’on a envie qu’il se réalise.
