La nouvelle qui a secoué la conférence
Je me trouvais à la conférence quand la nouvelle est tombée : le New York Times venait de publier un article qui attribue à Adam Back l'identité de Satoshi Nakamoto, le créateur de Bitcoin. Adam Back, justement, était sur scène. Si cette identification est exacte, il détiendrait environ 1,1 million de bitcoins, soit près de 70 milliards de dollars.
L'autrice de l'enquête, Kashmir Hill, n'est pas une inconnue. Elle a reçu deux prix Pulitzer, l'équivalent d'un prix Nobel en journalisme, et elle a fait tomber toute seule la fraude Theranos, une affaire à 9 milliards de dollars qui a envoyé sa fondatrice en prison. Une personne comme elle ne mise pas sa réputation sur une simple intuition. Elle s'appuie sur une méthode linguistique et statistique très lourde.
Première piste : les mots rares du livre blanc
La première méthode consiste à extraire du livre blanc de Satoshi et des écrits d'Adam Back des expressions rares ou des tournures très particulières. On y retrouve par exemple des termes comme des références à l'humidité, à l'ajustement d'un financement ou à des puits abandonnés. Kashmir Hill a ensuite utilisé la recherche avancée sur X pour voir qui employait exactement ces mêmes formulations.
Le résultat a été surprenant : Adam Back revenait sans cesse, avec une correspondance presque parfaite. Mais dans le milieu de la cryptographie, tout le monde se connaît et utilise un vocabulaire commun. Ce premier indice ne suffit donc pas à conclure, il indique seulement une piste sérieuse. L'enquête relève aussi un trait d'union inhabituel, un tic de frappe que peu de monde reproduit, et qui s'ajoute au faisceau.
Hashcash et les cinq courriels impossibles à ignorer
La deuxième pièce du dossier est technique. Adam Back a inventé Hashcash en 1997, à 27 ans, pendant son doctorat en informatique. C'est ce mécanisme de preuve de travail que Satoshi a directement intégré au moteur de Bitcoin. Si quelqu'un voulait changer le monde avec Bitcoin, son outil central a donc été conçu par Back lui-même.
Ensuite, il y a les courriels. Avant la publication du livre blanc, Satoshi a écrit à Adam Back pour lui dire qu'il rédigeait un article sur la monnaie électronique et qu'il utilisait son invention. Entre août 2008 et janvier 2009, ils ont échangé cinq messages. Back a répondu sans enthousiasme, il a recommandé les travaux d'un autre cryptographe, Wei Dai, et dit qu'il n'avait pas le temps de relire le document. Révélés lors d'un procès en 2024, ces courriels ont convaincu certains, comme Max Keiser, qu'il s'agissait de deux personnes différentes.
Mais si Back est Satoshi, ces messages prennent un autre sens. Dans cette hypothèse, on voit un dédoublement : Satoshi écrit à Adam Back pour créer une preuve de leur séparation. La froideur de Back, sa recommandation d'un tiers, tout cela devient un excellent camouflage. Une réponse immédiatement enthousiaste aurait éveillé les soupçons.
L'effet Batman dans les listes de diffusion
Troisième angle : les archives des cypherpunks. Dans les années 1990, ce groupe d'informaticiens libertaires discutait par listes de diffusion, et tout le monde pouvait lire les messages. Adam Back y était très actif. Or, à partir du moment où Satoshi apparaît, Back s'efface progressivement. Quand Satoshi disparaît, Back revient et se remet à publier.
Cette alternance a été baptisée par l'enquêtrice l'effet Batman : Bruce Wayne et Batman n'apparaissent jamais en même temps, parce qu'ils sont la même personne. C'est exactement le motif que l'IA a repéré dans ces centaines de milliers de courriels.
L'entonnoir statistique : de 34 000 à un seul
Kashmir Hill a alors poussé l'analyse plus loin. Avec une intelligence artificielle, elle a traité tous les messages publiés entre 1992 et 2008 sur trois listes de diffusion liées à la cryptographie : 34 000 personnes au total. Elle a retiré les utilisateurs ayant publié moins de dix messages et ceux qui ne parlaient jamais de monnaie numérique. Il est resté 620 profils, pour plus de 130 000 messages.
Ensuite, l'IA a appliqué les habitudes d'écriture de Satoshi, round par round. Voici les filtres qui se sont enchaînés :
- Double espace après un point, un réflexe de l'époque des machines à écrire : 620 à 562 candidats.
- Un second test de frappe à l'anglaise : 562 à 434 candidats.
- Confusion entre « it's » et « its » : 434 à 114 candidats.
- Utilisation de l'expression « for example » : 114 à 56 candidats.
- Erreurs de virgules très spécifiques : Adam Back partageait 67 erreurs identiques avec Satoshi, le deuxième candidat n'en avait que 38.
La confrontation : deux heures et un lapsus
La journaliste a alors voulu confronter Adam Back directement. Elle s'est rendue à la conférence, a attendu plus de deux heures devant l'hôtel, puis ils se sont enfermés dans une pièce. Pendant deux heures, elle a posé sur la table le rapport de l'IA, les correspondances de style, les données, la logique. Back est devenu de plus en plus nerveux.
Au moment où la pression était maximale, elle a lancé une question qui semblait anodine : Satoshi n'avait-il pas dit quelque chose à propos d'un ancien désaccord ? Back, épuisé, s'est mis à parler de ses propres messages, disant qu'il en avait 100 000, qu'il parlait trop et qu'il aurait dû se taire. Puis il s'est arrêté net. La question portait sur Satoshi, et lui se justifiait sur ses propres courriels. L'espace de trois secondes, il a projeté l'identité de Satoshi sur lui-même.
Il a ensuite corrigé : « Je clarifie ma position, je ne suis pas Satoshi Nakamoto. » Dans une conversation normale, personne ne répond comme cela. Cette formule n'a fait que renforcer le soupçon. La journaliste a conclu à 99,5 % de certitude. Le 0,5 % restant tient au fait que les 1,1 million de bitcoins du portefeuille de Satoshi n'ont jamais bougé.
Pourquoi nier ? Peur, IPO et une théorie plus cynique
Plusieurs raisons expliquent un déni persistant. La première est la peur physique. Si vous êtes Satoshi, vous devenez une cible : des gens peuvent vouloir vous forcer à révéler vos clés privées. Des affaires de ce genre ont déjà été documentées, et Adam Back, s'il avouait, ne pourrait plus monter sur scène comme aujourd'hui.
La deuxième est financière. L'entreprise d'Adam Back était en cours d'introduction en Bourse. Devoir déclarer soudainement 1,1 million de bitcoins cachés poserait un énorme problème juridique, peut-être même pénal.
Et puis il y a une lecture plus cynique. Cette enquête tombe au moment où la société prépare son IPO. Une telle histoire, avec un article du New York Times et une journaliste deux fois prix Pulitzer, offre une visibilité mondiale gratuite. Adam Back aurait pu jouer le jeu, laisser des indices, puis se laisser coincer pendant deux heures. Dans ce scénario, le journaliste et le journal deviennent des instruments marketing. Back, lui, dément totalement : il affirme qu'il n'aurait pas pu rester aussi visible pendant dix ans et que son style de code est complètement différent de celui de Satoshi.
Et si Satoshi était une équipe ?
Au bout du compte, l'hypothèse la plus probable reste peut-être que Satoshi n'a jamais été une seule personne. Il s'agirait d'une équipe de quatre ou cinq personnes. Adam Back en serait le fondateur de la méthode, tandis que l'implémentation du code pourrait avoir été réalisée par Hal Finney, le destinataire de la première transaction Bitcoin. Finney a malheureusement souffert de la maladie de Charcot, et le jour où il a perdu l'usage de la parole, les clés privées détenues dans sa tête se sont probablement verrouillées pour toujours.
Pour l'instant, la seule preuve définitive serait un mouvement sur les 1,1 million de bitcoins de Satoshi. Tant que ces bitcoins restent immobiles, le doute de 0,5 % subsiste. Nous allons donc surveiller les portefeuilles, et attendre la suite.