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Encyclopédieold

Le Zongli Yamen

20/01/2014 — by Cédric BEAU

L’arrivée massive des étrangers en Chine à partir des années 1840 à fortement modifié l’équilibre politique chinois, et notamment celui de ses institutions. C’est ainsi qu’en 1861 fut créé un organisme gouvernemental impérial totalement inconnu jusque là : le Zongli Yamen (总理衙门). C’est l’abréviation de 总理各国事务衙门 / Zǒnglǐ Gèguó Shiwu Yamen, que l’on peut traduire par Bureau chargé des Affaires de toutes les nations.

Fronton du bâtiment du Zongli Yamen, où l’on peut lire “Paix et Prospérité en Chine et au-dehors”.

Cet organisme voit le jour suite à la signature de la Convention de Pékin, signée entre la Chine, la France, le Royaume-Uni et la Russie et qui met fin à la seconde guerre de l’opium. C’est le premier du genre en Chine, qui jusqu’alors avait avec les pays étrangers un rapport de domination, issu de la vision impérialiste chinoise : pour eux, la Chine étant au centre du monde, et l’empereur régnant sous le ciel, tous les pays hors des frontières chinoises étaient tributaires du Trône Impérial (sur le sujet, je vous invite à lire L’Empire immobile ou le choc des mondes d’Alain Peyrefitte). Ces relations étaient gérées par le ministère des Rites (禮部), institué sous la dynastie Tang, et par le Lifan Yuan (理藩院), qui gérait les possessions chinoises en Mongolie et au Tibet.

Cependant, si cette institution a surtout pour but de rassurer les puissances étrangères, et de leur donner l’impression d’un interlocuteur valable. C’est cet organisme qui fait le lien entre la Cour et le quartier des légations étrangères de Pékin. Dans les faits, les fonctionnaires du Zongli Yamen sont subordonnés à d’autres mandarins de rangs supérieurs, affiliés à d’autres ministères.

Les mandarins du Zongli Yamen, plus progressistes que leurs confrères, ont du mal à faire accepter à la Cour Impériale une vision plus positive de la présence étrangère. Ainsi, quand se pose la question de la génuflexion des ambassadeurs étrangers face à l’Empereur, ce qu’il refuse, ils peinent à trouver un compromis entre Mandchous et Occidentaux.

Le Zongli Yamen disparaît en 1901, au lendemain de la révolte des Boxers. Il est remplacé par un ministères des Affaires Etrangères (le 外务部 / Wàiwùbù), qui s’avérera tout aussi inutile et inefficace dans les relations avec les Occidentaux.

Brèvesold

Au coeur de la Cité Interdite : un écossais à la Cour de Puyi

21/11/2011 — by Cédric BEAU

La Cité Interdite a longtemps été l’objet de nombreux fantasmes de la part des Occidentaux, qui, intrigués par les évènements qui se déroulaient au-delà de la Porte du Midi, ont entretenu les rumeurs les plus folles.

Lorsqu’en 1919, Reginald F. Johnston est nommé précepteur du jeune empereur Puyi ; nonobstant le fait qu’il soit le premier “étranger” à obtenir ce poste ; il entame le récit de son séjour dans la Cité Interdite : Au coeur de la Cité Interdite, publié en 1934. Cet ouvrage, unique en son genre, dévoile au grand jour le fonctionnement d’une cour d’un autre temps, soumise aux rites centenaires qui la rythment, mais aussi une cour qui subit de plein fouet les mutations de son temps.

Le 12 Février 1912, Puyi abdique pour la première fois (il abdiquera une seconde fois en 1917 après une restauration de 10 jours), laissant place à la République de Chine. Cette dernière, soucieuse de ne pas s’aliéner une frange de la population toujours favorable aux Qing, propose à l’Empereur les “Articles veillant au traitement favorable de l’Empereur après son abdication” : Puyi conserve son titre d’Empereur (mais ne gouverne plus), il a le droit de rester dans la Cité Interdite (seulement dans la cour intérieure), une rente lui est versée par l’état. De fait, la vie dans la cité ne change pas : Puyi, entouré d’eunuques et de servants, est à la fois prisonnier du cérémonial, mais aussi des murs de la Cité Interdite. Durant cette période, les précepteurs et les eunuques chargés de son éducation vont lui raconter les légendes chinoises et mandchoues, qui font de lui le fils du Dragon, élu des dieux et propriétaire du Mandat Céleste lui donnant le droit de régner sur l’Empire du Milieu. Cependant, après un certain temps, la Cour juge nécessaire que l’Empereur soit initié aux choses du monde, et notamment l’anglais. C’est pourquoi elle signe un accord avec les représentants du gouvernement britannique en Chine pour que ces derniers envoient à la Cour un lettré, qui sera chargé de l’enseignement de la langue et de la culture anglaise auprès de l’Empereur. Mais celui qui devait à l’origine n’être qu’un simple professeur de langues va vite s’imposer comme le tuteur et le conseiller de Puyi.

Avant d’arriver en Chine, Réginald Johnston a étudié à l’université d’Édimbourg et d’Oxford. En 1898, il est envoyé à Hong-Kong travailler dans les services coloniaux, puis à Weihaiwei. C’est durant ce long séjour en Chine qu’il apprend le mandarin (qu’il parle couramment), et qu’il commence à s’intéresser à l’histoire de la Chine et à sa poésie. Il est donc un candidat tout désigné pour être envoyé auprès de Pékin par les plénipotentiaires britanniques.


Son ouvrage commence avant son arrivé à la Cité Interdite, où il relate ses connaissances de la maison impériale mandchoue et la rencontre qu’il a vécu avec le père de Puyi avant son intronisation comme précepteur. Il le continuera même après la fin de sa mission, en 1924, donnant son point de vue sur la situation de la Chine des années 20-30.

On découvre dans cet ouvrage un certain sentiment d’émerveillement de la part de Réginald Johnston, qui, on le voit au fil de la lecture, s’attache à la Cour Impériale, et notamment à la personne de l’empereur. On peut aussi voir l’influence bénéfique qu’il a sur le dernier des Qing : il réussit à le convaincre d’abandonner certaines traditions sur-années (comme le port de la natte), le détache de l’influence malsaine des nombreux eunuques de la cour (notamment après l’incendie du Palais de la Prospérité Réciproque, attribué aux eunuques qui ont ainsi voulu détruire les preuves des vols qu’ils commettaient), il l’initie à la politique internationale et à l’histoire du monde. Sous son influence, Puyi choisira même le nom de règne de Henry, comme les rois britanniques le faisaient à une époque.

Le récit de Réginald Johnston est d’autant plus précieux qu’il nous montre, avec un regard extérieur, le fonctionnement de la Cour Impériale, qui n’a pas changé depuis des centaines d’années, ni même avec l’abdication de l’Empereur. On y voit alors que la Cour est cloisonnée, voir emmurée dans ses traditions, qui lui interdissent toute réaction spontanée, et qui explique comment la dynastie Mandchoue a pu se laisser déborder par les évènements qui ont conduit à sa chute.

En 1924, Puyi est forcé de quitter la Cité Interdite et de se réfugier dans le palais de son père. C’est là que s’arrête la mission de Réginald Johnson, qui continuera à entretenir une grande amitié avec l’Empereur. Il le verra une dernière fois en 1930, avant son retour en Angleterre. Grand admirateur de la Chine, l’écossais plantera lui-même et aménagera un jardin chinois sur son domaine, où flotte jusqu’à sa mort le drapeau au dragon de la dynastie Qing.

Pour ceux qui comme moi s’intéressent donc à cette époque troublée de la Chine et notamment à Puyi, je conseille fortement le livre de R.Johnston (disponible sur Amazon), ainsi que le film de Bernardo Bertolucci : Le Dernier Empereur, sorti en 1987, avec un magistral Peter O’Toole dans le rôle de Réginald Johnston.

Brèvesold

L’essor de la porcelaine chinoise

24/10/2011 — by Cédric BEAU

La porcelaine est un élément indissociable de la Chine. Fruit de plus d’un millénaire de maturation, elle semble avoir connu son apogée à l’époque Ming. Pour preuve de sa notoriété, il en est même fait mention dans Indiana Jones et la dernière croisade !

La technique de la porcelaine chinoise a atteint son paroxysme au XIVe siècle, sous la dynastie Yuan. A l’époque, les potiers maitrisent toutes les techniques de fabrication de la porcelaine, ainsi que celui du bleu de cobalt et du cuivre. Ces connaissances permettent le développement des fameux « décors bleus » qui ornent les porcelaines classiques (Qinghua), ainsi que ceux en rouge de cuivre, plus difficile à réaliser techniquement.

Le succès fulgurant des qinghua supplante rapidement les céladons (qui sont un type de porcelaine propre à la Chine) qui avaient connu leur apogée sous les Song. Le commerce de la porcelaine est en pleine essor : les ateliers de Jingdezhen (dans le Jiangxi) produisent des objets d’une qualité irréprochable. Dès 1278, les Yuan établissent non loin des ateliers un bureau qui se charge de la surveillance des productions et exportations des porcelaines, saisissant les plus belles pour les envoyer à la Cour Impériale. Ces porcelaines sont envoyées aussi bien au Japon que vers l’Iran. Elles donneront à la dynastie Ming (qui succède aux Yuan) un prestige qu’elle n’avait pas réussi à obtenir jusque là. En effet, lors de l’arrivée au pouvoir de l’empereur Hongwu, ce dernier interdit l’or et l’argent pour les transactions commerciales, et dans un soucis d’économiser le métal, il interdit les vase de bronze dans les cérémonies religieuses. Ces derniers sont remplacés dès 1369 par des vases en porcelaine. Cela donne à la porcelaine ses lettres de noblesse. On possède des traces de porcelaine chinoise jusqu’en Afrique (diffusée par les voyages de Zheng He).

Sous les Ming, les manufactures de Jingdezhen tournent à plein régime. A partir du règne de l’empereur Xuande sont apposées sous le pied des œuvres les marques du règne de l’empereur en place, garantie de la qualité de l’objet. Des nouvelles techniques apparaissent : le « rouge de sacrifice » donne à l’objet un aspect de peau d’orange, translucide, car piqué de minuscules bulles. Sous le règne de Chenghua se perfectionne la porcelaine à émaux de petit feu, grâce à l’utilisation d’un bleu de cobalt pâle, qui permet d’accentuer les contrastes. Les décors sont généralement inspirés des brocards, mais on voit apparaitre des motifs influencés par l’Islam : certaines œuvres sont destinés à l’exportation vers les territoires arabes, mais d’autres le sont pour les musulmans de Chine, les Hui.

L’apogée de la porcelaine intervient sous le règne de Jiajing : elle s’orne alors de compositions très vivantes, de cinq couleurs différentes : le blanc de la matière, le bleu de cobalt, le rouge, le vert et le jaune. Elle fait les beaux jours de la bourgeoisie chinoise : chacun se doit de posséder une porcelaine pour affirmer son statut social. Elle s’exporte à présent en Europe : les Portugais implantés à Macao en font le commerce.

La porcelaine continue de se développer sous la dynastie Ming : les décors sont de plus en plus complexes, inspirés des romans illustrés et des grandes épopées chinoises. Mais les guerres qui frappent la Chine au début de la dynastie Qing font cesser toute activité aux ateliers de Jingdezhen, qui sont réduits en cendre. L’empereur Kangxi les fera reconstruire : il a compris que le commerce de la porcelaine génère de hauts revenus, notamment avec les droits de douanes dont sont taxés les Européens qui l’exportent. La porcelaine continue alors à se diffuser dans le monde, se faisant l’écho du savoir-faire chinois, dont elle devient le symbole qui perdure encore de nos jours. A noter que la porcelaine de Chine a peut-être été un des objets les plus contrefaits de la longue histoire chinoise (ce pauvre professeur Jones en fait les frais dans le château de Brunwald !).