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Culture chinoiseVoyager en Chine

Visite au Yuanmingyuan (圆明园, Jardin de la Clarté Parfaite), août 2013

02/09/2013 — par Cédric BEAU

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Je suis allé visiter enfin ce fameux parc à Pékin, cet été. En fait, ce n’était pas la première fois, parce que la première fois, j’étais encore bébé : ma mère m’a montré une photo où elle me donnait du lait de noix de coco à la paille parce qu’elle n’avait pas emporté de biberon et que j’avais soif ! Cette fois-ci aussi, c’était l’été, avec une chaleur assommante, plus de 40°C et un soleil de plomb. Ma mère avait emporté un parapluie à dentelles et un éventail, comme les Chinoises, et moi, bien Occidental, je souffrais sans casquette ou ventilateur. On recherchait l’ombre. Malgré ce cagnard, il y avait des foules de visiteurs, y compris des groupes avec des guides hurlant dans les mégaphones. Cependant, le parc est vaste, alors on peut aussi y trouver des coins tranquilles.

Il y a plusieurs entrées. Celle du nord-ouest permet de visiter le plus rapidement les fameuses ruines de l’ancien palais d’été. On achète un billet à plusieurs souches à l’entrée, ça coûte 25 rmb et on peut voir le parc et la section spéciale de l’ancien palais. Il y a d’abord une longue allée qui longe un petit étang rectangulaire avec des nénuphars de diverses origines (même des petits lilypads comme en Amazonie) , et on arrive à une grille où il faut passer la seconde souche du ticket pour visiter le parc des ruines des « bâtiments occidentaux » (西洋楼 Xi Yang Lou). Ensuite, l’allée longe une butte artificielle avec des arbres et des grands blocs de pierre, restes de constructions détruites. C’est agréable, mais du haut de la butte on ne voit pas grand-chose, il faut encore continuer un peu pour arriver au grand champ de ruines. En arrivant, on tombe sur le buste de Victor Hugo et un livre sculpté avec la version en anglais et en chinois du texte de sa célèbre lettre de 1861 adressée à l’Anglais Butler. Celle-ci explique tout :

Hauteville-House, 25 novembre 1861.

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.

Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :

Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée, qui produit l’art européen, et la Chimère, qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poëtes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le long travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poëtes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Égypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.

Nous européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.

Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L’empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.

Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.

VICTOR HUGO.

Alors, que reste-t-il en fait, maintenant ? Un vaste champ de ruines dont les pierres éparses rappellent le modèle occidental dont s’était inspiré les architectes. Car ce qui a été détruit n’est pas seulement un « songe oriental » quelconque, une n-ième reproduction des cités interdites en forme de cour carrée ou de fort retranché derrière ses murailles rouges, comme on en trouve dans d’autres cités, pas seulement une reproduction des trésors de la Chine comme le mini Potala tibétain qu’on trouve à Chengde au nord de Pékin, pas seulement une évocation des lieux magnifiques de la Chine du Sud comme le Yiheyuan (le ‘nouveau’ palais d’été) avec sa stupéfiante longue galerie couverte inspirée des jardins modèles, au bord du lac artificiel dont le nom rappelle celui de Kunming , au Yunnan, et sa petite « rue de Suzhou » derrière la butte où se dresse le temple qui surplomb le lac. Non, ce palais était un trait d’union entre l’Occident et l’Empire chinois, par la conception de ses jardins et l’architecture de son palais principal. Il avait été bâti avec l’aide des missionnaires et envoyés de France, entre autre. Et c’est ce symbole que les perfides Anglais, accompagnés d’ignorants Français, ont mis à sac, pillé et détruit.

Ironiquement, le petit labyrinthe (迷宫Mi gong) qui se trouvait près du palais a été le moins endommagé. Est-ce un signe de la difficulté qu’il y a à réconcilier les deux extrêmes de l’Eurasie ? Aujourd’hui, restauré, c’est le principal point d’attraction après la photo près des arches partiellement démolies de l’entrée du palais, qui était bordée comme à Fontainebleau d’un double escalier enserrant une fontaine où douze têtes pas très jolies d’ailleurs, en bronze, plus des gargouilles que des chefs d’œuvres, apportaient leur jet d’eau au bassin. Ces gargouilles, emportées par les pillards, font surface de temps en temps sur le marché des antiquités mondiales : elles sont devenues le symbole principal du Yuanmingyuan aujourd’hui et les Chinois s’attachent à les repérer et les récupérer. Non pas pour reconstruire le palais. C’est trop tard. Moins comme symbole de la méfiance à conserver vis-à-vis des perfides étrangers que comme symbole de la bêtise des combats qui détruit ce qui a été construit ensemble : symboles d’amitié aussi, qui si elles sont toutes récupérées un jour permettrait de mieux tirer un trait sur l’offense faite par des soudards sans éducation. La Chine n’a plus de haine vis-à-vis des Occidentaux : à quoi bon, quand les échanges montrent que cela ne sert à rien de productif ? Les Chinois vont voir les ruines, s’étonnent de leur style, s’amusent à grimper par-dessus les murets du labyrinthe pour court-circuiter la difficulté à chercher le passage en aveugle : encore un symbole.

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Le labyrinthe ; la maquette 

Il faut chercher un peu pour trouver le pavillon abritant la grande maquette du Yuanmingyuan ; il y a aussi un film qui passe en boucle, et bien entendu une boutique à souvenirs. L’entrée du pavillon est encore 10 rmb ; il y a un tarif adulte et un tarif enfant à moins de 1,20m ou étudiant sur présentation de carte (mais si on parle chinois, la déclaration suffit parfois pour annoncer un scolaire). La maquette est impressionnante : le parc faisait des centaines d’hectares (350 je crois), avec des centaines de palais petits ou grands, nichés dans la verdure parmi les lacs artificiels. Aujourd’hui c’est encore l’un des plus vastes parcs publics avec une superficie de 3,5 km2. Il est traversé du nord au sud par une grande allée qui permet d’aller de l’entrée sud jusqu’aux abords du palais en ruine : cette allée est rectiligne entre deux murs rouges, et on peut prendre un mini car électrique pour faire la distance (je n’ai pas essayé). Il y a des petites boutiques de souvenirs et des buvettes où on peut s’asseoir le long de l’allée. Mais en cette saison, mieux vaux éviter les brochettes d’agneau (problèmes de contrôles alimentaires, chaleur… la viande, plutôt non donc, là). Donc, je me suis rabattu sur les glaces, certes deux fois le tarif de mon quartier à Chaoyang, mais bien rafraîchissantes, et de qualité correcte – pas de souci d’estomac ensuite.

Pendant cette halte, je repensais à l’affaire des têtes, dont on avait beaucoup parlé au moment de la vente des biens d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé en 2009. Le rat et le lapin sont revenus à la Chine grâce au PDG du groupe français PPR ; elles ont rejoint celles qui sont visibles au petit musée Poly (en étage dans un immeuble de bureaux), près de la station de métro Dongsishitiao. Une reproduction de la fontaine avec ses ornements a été installée dans le parc près des ruines, dont l’accès est désormais protégé par des barrières pour décourager les amateurs de souvenirs, car pas mal de visiteurs continuaient à empocher jusqu’à la fin du XXe siècle des bouts de tuiles ou de pierres d’origine.

Poursuivant la promenade à l’ouest et au sud, il y a le parc, tranquille avec ses lacs, certains devenus champs de lotus dans cette saison estivale. Des bateaux permettent de naviguer, au moteur ou à la rame comme à Venise, entre ces lacs. A pied, on peut se promener dans des allées quasi désertes, derrière des murs, le long de petits canaux. Là aussi, les lotus sont présents, irradiant une lumière étrange, comme venant de l’intérieur de la corolle. Les bouddhistes l’ont mise en avant comme fleur sacrée : on comprend pourquoi en les contemplant.

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L’allée tranquille, les bateaux ; le lotus ; la libellule noire

Plus loin, au bord du lac, on trouve des cygnes noirs à bec rouge, et aussi toutes sortes d’insectes comme ces étranges libellules noires, courtes, qui alors que le soleil descend à l’horizon, s’accrochent aux longues herbes et aux roseaux du bord des étangs. C’était le signal du départ… Les groupes de visiteurs se hâtaient vers les sorties. La préposée au parking avait déjà quitté les lieux pour dîner ; les derniers automobilistes sont sortis sans payer ! Quant aux visiteurs à pied, il y avait le métro pas loin et puis comme partout à Pékin, un taxi facile à héler en « caressant l’air, paume vers le bas ».

Pierre-Emmanuel W.

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